Lundi 16 juin 2008, 21h30, nous venons de finir de manger, il fait encore 25°C. Je profite d'avoir un deuxième PC, euh pardon un deuxième « Mac. » sous la main pour répondre à mes mails. Merci Alex pour ce petit prêt. En effet, Catherine est elle aussi devant le Pc pour écrire un article…Deux ordinateurs pour deux personnes, ha, ces blancs, ils ont vraiment l'argent. Vous voyez vous aussi vous le pensez !!
Je profite de cet article pour répondre à un mail, permettant ainsi de partager la réponse avec d'autres personnes…c'est bien le but du blog, partager, échanger…
La question, de mon parrain était la suivante : « subissons nous la hausse des prix des matières premières : blé, riz… ? ».
Voilà donc la réponse. Mais avant de répondre il faut expliquer le contexte et donner quelques chiffres. Quoi de mieux qu'un comptable pour faire cela ?
Commençons d'abord par les salaires. Prenons l'exemple du collège dans lequel je travaille. Le salaire d'un professeur est d'environ 150 000 FCFA soit environ 230 €/mois. Ceci est une moyenne. Au Cameroun, il y en a qui sont payés beaucoup plus (les fonctionnaires par exemple), mais il y a aussi qui sont payés beaucoup moins et seulement quand il y a de l'argent dans les caisses !!
Venons en maintenant aux charges. Disons que c'est assez proportionnel aux recettes quand on achète des produits locaux : bananes, maïs, arachides. C'est la même chose pour le coût de la main d'œuvre. Là où le bat blesse, c'est que le Cameroun importe beaucoup de choses. Non pas qu'il n'y ait pas d'argent pour développer des entreprises, mais disons plutôt que la corruption et les détournements d'argent rapportent plus et est bien plus simple que la gestion honnête et active d'une entreprise. (C'est mon avis, cela n'engage que moi). Prenons un exemple : Le Cameroun est un grand producteur de cacao. Par contre, personne n'est capable (ou n'a envie) de le torréfier (je ne connais pas le vrai terme), il est donc exporté à un très bas prix, il est torréfié ailleurs et il revient ici à un prix très élevé. A tel point que les Camerounais ne mangent pas de chocolat. Impensable pour un pays producteur de cacao !! Il y a une multitude d'exemples, prenons le carburant. Il coûte ici 650 FCFA le litre soit environ 1 €/litre. Oui, c'est moins cher qu'en France sauf que le salaire moyen (d'un prof) est à 230€/mois ! Faisons un petit produit en croix, c'est comme si un Français qui gagne 1500€/mois payait son essence à 6€50/litre (calcul par rapport au niveau de vie) !! Ça calme non ! Continuons le calcul ensemble. Nous faisons quelques fois la route pour aller à l'aéroport, soit une centaine de kilomètres (aller/retour), rien que pour le carburant cela coûte environ 7000 FCFA. Soit près de 5% de salaire !! Vous donneriez 5% de votre salaire pour faire 100Km ? Allez un dernier calcul pour la route : un plein d'essence coûte 50 000 F soit 1/3 de salaire !!
Les autres exemples ne manquent pas, car ce n'est pas parce que le Cameroun est un pays pauvre que les produits importés coûtent moins cher qu'en France. Le savon, le ciment, le coca cola, etc.… sont au même prix qu'en France…
Prenons quelques exemples, je donne le prix en francs CFA ainsi que le ratio pour un Français qui gagnerait environ 2000€/mois. (C'est un calcul par rapport au niveau de salaire et vie) (Notons que l'on pourrait même parler de salaire pour le couple car ici les femmes ont rarement un travail rémunéré.)
- 1 litre de coca (c'est un excellent référenciel, car on le trouve partout) : 1000 FCFA c'est comme si un français devait le payer à 15€. (Encore une fois, ce n'est pas un simple calcul de conversion €/FCFA, mais un calcul en prenant un salaire moyen et donc un niveau de vie moyen français.)
- Un poulet : 2500 FCFA soit 38€. Pour ce prix là, c'est un petit poulet !!
- Allez plus délirant : une boîte de moussaka Maggi pour 4 personnes (oui en fait on mange à deux, je le sais..) 5000 FCFA soit 76 € !!! (Oui on trouve cela dans une boutique à Yaoundé, mais une boutique pour les riches…)
Voilà j'arrête là pour les chiffres, sachez qu'il n'y a pas que pour la nourriture que les prix sont haut, les médicaments sont aussi importés et on a beau utiliser des génériques qui sont moins chers, les « remèdes » coûtent extrêmement cher.
Ah ! Un autre exemple : les frais de tenue de compte dans une banque camerounaise : 10 000 FCFA /mois non, non il n'y a pas d'erreur. Soit presque 1 dixième de salaire juste pour avoir un compte !
Ajoutons à cela l'agressivité excessive de gros groupes comme Orange (téléphone mobile) qui ont un marketing des plus agressifs. Pour l'achat d'un téléphone, il offre l'équivalent de deux heures par mois pendant un an, histoire de bien rendre tout le monde dépendant et après le prix de la communication flambe !! Je connais des camerounais qui ont fait un crédit pour s'acheter un portable. Et dans un an, ils feront un crédit pour payer ses communications ??
Voilà pour un tour rapide de la situation. En ce qui concerne la hausse mondiale des prix. Vous comprenez bien que nous aussi on est touché. J'ai enregistré une hausse de 40% du prix de la ration alimentaire de l'internat. C'est vraiment énorme. Tout est touché. Prenons un autre exemple, le sac de ciment est passé de 4000F à 7500F. Ca calme un peu toute envie de faire des travaux.
Vous me direz « comment réagit la population ? ». Disons qu'ici. La vie est dure. Dès la petite enfance, la vie est dure entre les coups de fouet et les kilomètres à pied pour aller à l'école. Demandez à un camerounais « bonjours, comment ça va » ou plutôt « c'est comment ? » il répondra sûrement « on se bat, on se bat ! », d'autres diront « on pousse, on met la cale ». Au début cela nous faisait sourire, maintenant on comprend. « Supporte », il faut supporter, c'est aussi ce que l'on dit aux femmes qui accouchent au dispensaire sans « anti-douleur ».
« Y a-t-il des révoltes, des manifestations ? » : ce n'est pas trop dans la culture camerounaise de chercher le conflit. Le camerounais est plutôt pacifiste. Il se plaint mais ne va pas plus loin. C'est d'ailleurs ce qui choque quand arrive ici. On se dit : « comment peut-on rester immobile devant des situations pareilles ? » : Les raisons sont multiples, mauvais souvenirs du colonialisme. On m'appelle souvent « patron », même les gens que je ne connais pas !! On dirait qu'ils se sentent un cran au dessous de nous, ils attendent donc que la situation s'arrange d'elle même, comme au temps de la colonisation, c'était le blanc qui contrôlait tout, maintenant c'est à eux de le faire, ils sont un peu perdus. Il faut savoir que la liberté d'association n'est arrivée qu'en 1990, alors qu'en France c'était en 1901. Ils n'ont donc pas tous le recul associatif que nous avons. Et créer des associations fortes pouvant perturber le pouvoir en place, c'est encore un peu trop tôt. Disons aussi que nous sommes dans une société précaire, donc la population ne peut pas « gréver » pendant longtemps, sous peine de n'avoir plus rien à manger.
Illustration : à gauche : la boucherie. A droite, une allée du marché.
Et nous dans tout cela on mange bien ??? C'est sûrement ce que vous vous demandez. Comme je le disais, nous avons la chance d'avoir deux salaires, ce qui est assez rare ici. Soit 440€/mois pour deux, royal non ? De plus, quand on se limite aux produits cultivés ici, les prix sont bas. Mais cela veut dire qu'il faut manger local : plantain, boule de maïs, viande brousse… Avec tout cela on arrive à faire des trucs bien équilibrés. Au début, c'est sympa, c'est assez exotique, mais on s'en lasse quand même un peu. Et puis ce n'est même pas la sensation de faim qui dérange c'est plutôt le corps qui demande. Comme si on nr se sentait pas bien parce que le corps demande des laitages(ou autre). (Il n'y a que du lait en poudre, et que du fromage importé donc très cher). On se permet donc de se faire quelques extras. Ça donne un truc du genre : 500g d'emmental par mois, 6 yaourts par mois, 2 sachets de soupe, 1 kg de pâte feuilletée, deux croissants au fromage, 1 litre de lait (du vrai pour une fois), quelques épices, 3 ou 4 boites de conserves (champignons de Paris, macédoine…) , plus le trajet pour aller chercher tout cela a Yaoundé, cela nous prend souvent 15 ou 20 000 FCFA soit 1/10 ième d'un salaire !!! Le reste c'est pour manger local et surtout pour les déplacements. C'est pas le train de vie qu'en France, mais on arrive quand même à économiser un peu, on n'est pas des gratos pour rien !!! Histoire de pouvoir se payer quelques frites/fricandelles de ch'nord à notre retour. Au fait Christine D., on veut bien échanger une flamiche au maroilles avec une bonne petite salade d'endives en échange d'un bœuf/arachide.
N'oublions pas, qu'avec des salaires bien souvent plus faibles, les camerounais doivent payer les scolarités des nombreux enfants, les frais médicaux, la ration… « On se bat, on se bat ». Vous comprenez mieux pourquoi.
En illustration, une photo du défilé (ce n'est pas une manif.) du 1 mai, fête du travail ici aussi. Chaque entreprise défile, ainsi que quelques associations. En voici une qui milite contre le chômage (etc.), tout cela avec le sourire.
Encore merci à tous de nous lire. N'hésitez pas, comme mon parrain à nous solliciter histoire d'en savoir encore plus sur notre quotidien. Nous répondrons avec grand plaisir.